Comment l’art agit-il sur notre cerveau et sur notre qualité de vie au travail ? Pour éclairer cette question, nous avons échangé avec Corinne Huchet, chercheuse et professeure des Universités de Nantes. Ses travaux explorent les interactions entre expérience artistique, réponse émotionnelle et mécanisme cognitif. Elle décrypte comment l’exposition à l’art, par le biais des neurosciences, influence l’attention et l’équilibre mental. Dans un contexte où la santé et le bien-être au travail deviennent stratégiques, ces recherches ouvrent de nouvelles perspectives. Une lecture essentielle pour comprendre le rôle de l’art dans l’environnement professionnel contemporain.
1. La rencontre avec une œuvre d’art active-t-elle la plasticité cérébrale de manière mesurable ?
Commençons d’abord par définir la plasticité cérébrale. Il s’agit de l’ensemble des mécanismes biologiques permettant au système nerveux central, et plus simplement notre cerveau, de répondre et s’adapter aux stimulations internes et externes tout au long de notre vie. Nous pouvons donc imaginer que la rencontre avec une œuvre d’art stimule nos systèmes sensoriels comme la vue, l’ouïe, etc. et, par conséquent, notre cerveau. Ainsi, la rencontre entre l’art et l’individu pourrait activer des mécanismes biologiques favorisant la plasticité cérébrale. Une étude menée par Alain Claude, et al. (2019) « Music and Visual Art Training Modulate Brain Activity in Older Adults. Frontiers in Neurosciences », montre que des programmes d’art visuel et de musique pourraient être une solution efficace pour stimuler la plasticité cérébrale des personnes âgées. Cependant, mesurer avec précision cet impact est un défi technique. À ce jour, les neurosciences ne permettent pas d’observer et de quantifier ces mécanismes en temps réel, tant leur complexité est grande. Un jour peut-être, qui sait…
2. Les couleurs et les formes dans l’art ont-elles un impact direct sur les émotions au niveau neuronal ?
Ces dernières années, de nombreuses études d’imagerie cérébrale ont permis de mieux comprendre les corrélations neuronales de l’expérience esthétique et leur lien avec le processus sensoriel, émotionnel et le circuit de la récompense cérébrale. Les travaux de Di Dio et Gallese en 2009, ceux de Brown et ses collaborateurs en 2011, ainsi que les recherches menées par Chatterjee (2011) et par Nadal et Pearce (2011) l’ont notamment montré. Les couleurs et les formes sont au cœur de la création artistique. On les retrouve dans les sculptures de Niki de Saint Phalle ou bien dans les portraits de Marylin d’Andy Warhol pour illustrer. Elles sont perçues par l’œil, principal organe sensoriel de la vision, et activent des régions cérébrales spécifiques, notamment le cortex visuel. On sait aujourd’hui qu’au-delà de la présence et de l’activation de ces aires cérébrales spécifiques, l’information électrique circule ensuite dans le cerveau via des réseaux neuronaux (le connectome), modulant d’autres structures comme l’amygdale, impliquée dans les émotions. Les formes, notamment anguleuses ou courbes, déclenchent des réponses émotionnelles différenciées, les angles étant plus souvent associés à une perception de menace. Ainsi, la perception visuelle peut façonner les expériences émotionnelles.
« La rencontre entre l’art et l’individu active des mécanismes biologiques favorisant la plasticité cérébrale »
Corinne Huchet, professeure et chercheuse en neurosciences
3. D’un point de vue scientifique, l’observation d’une œuvre d’art permet-elle réellement de travailler l’attention ?
L’attention cache des mécanismes neuronaux complexes, faisant encore l’objet de nombreux travaux en neurosciences et en psychologie. Dans l’attention se pose la question de l’âge, de l’environnement, de l’état affectif, ou bien des expériences passées… Tant de facteurs pouvant influencer ce moment d’attention avec une œuvre d’art. Cependant, il est établie que l’attention soutenue et sélective peut être modulée par l’entraînement. Alors, l’observation prolongée d’une œuvre sollicite un contrôle attentionné, la réduction de distraction et un engagement perceptif fin. Elle active notamment les réseaux fronto-pariétaux, impliqués dans l’attention volontaire. On peut donc envisager qu’un engagement attentionnel, motivé, et volontaire avec une œuvre d’art participe à la consolidation de l’attention. Toutefois, ces effets dépendent de l’intention, de la durée, de la régularité de la pratiques mais également de caractéristiques individuelles.
Référence : Mehta R. & Zhu R. (2009). Blue or red ? Exploring the effect of color on cognitive task performances.

4. L’expérience artistique sollicite-elle des formes d’attention différentes de celles mobilisées par les images numériques ?
Aujourd’hui, notre attention est capturée, morcelée par un environnement largement numérique, en particulier par l’usage du téléphone. De ce fait, notre cerveau fonctionne parfois, même souvent, de façon intuitive et économique. Daniel Kahneman, dans son ouvrage « Thinking, Fast and Slow » décrit le fonctionnement cérébral en deux modes de pensée. Le système n°1 : rapide, instinctif et émotionnel ; et le système n°2, plus lent, plus réfléchi et plus logique. Quoi de plus tentant que de « scroller » sur son smartphone. Peu d’engagement, peu d’effort de compréhension, accessible… c’est une proposition alléchante pour notre cerveau. Cela demande une attention fragmentée, rapide et stimulus-dépendante, avec un effort cognitif faible. En revanche, la rencontre artistique, l’expérience, demande un engagement plus important : se déplacer, s’organiser et planifier une visite, observer, écouter, s’interroger sur l’œuvre et le travail de l’artiste. Donc, l’observation d’une œuvre d’art engage davantage une attention volontaire, soutenue et réflexive, favorisant une exploration active. Ainsi, l’art peut offrir un contre-modèle attentionnel aux usages numériques courants, et encourager une réduction du temps d’écran au profit d’expérience artistique.
5. Existe-t-il aujourd’hui des études démontrant des effets durables de l’art sur le bien-être au travail ?
Il existe aujourd’hui des études scientifiques qui montrent les effets durables ou significatifs de l’art sur l’empathie, et, dans certains cas, le bien-être au travail. Ces travaux restent un domaine en développement, et les effets varient selon les modalités d’intervention. Dans le domaine de la formation médicale, l’exposition à l’art et à la pratique artistique renforcent l’empathie et la cohésion d’autrui. Les ouvrages de Howley, L., Gaufberg, E., & King, B. (2020) «The Fundamental Role of the Arts and Humanities in Medical Education » et celui de Levett-Jones et al. (2024). « Use and effectiveness of the arts for enhancing healthcare students’ empathy skills: A mixed methods systematic review ».En milieu professionnel, des interventions artistiques ont amélioré le bien-être, la cohésion de groupe, et la qualité des interactions. Ces effets s’appuient sur la plasticité neurorale et l’intégration entre cognition, émotion et relation sociale. Les artistes, par leurs œuvres, ne créent pas seulement des objets esthétiques, mais aussi des moyens de lecture et de critique de la société. Ils invitent le public à se découvrir, à découvrir l’autre et à redécouvrir le monde.
Corinne Huchet, chercheuse en neurosciences
- Professeure des universités de l’UFR des sciences et techniques de Nantes Université
- Physiologiste et experte de la fonction neuro-musculaire
Chercheuse dans le laboratoire UMR INSERM U1089 TARGET « Translational Research in Gene Therapy »
« Je conduis des recherches fondamentales et appliquées sur le développement de thérapies innovantes des pathologies neuromusculaires. Enseignante, mes activités de formation s’adressent aux futurs psychologues, orthophonistes et scientifiques et sont orientées vers la compréhension du comportement humain, des neurosciences et en particulier de la fonction cérébrale chez l’humain dans son parcours de vie et ses différents états psychiques.
L’ensemble de mes activités d’enseignante-chercheuse vise à interroger la physiologie humaine dans ses états de plasticité musculaire et cérébrale. »