« La ville est devenue le nouvel état naturel de l’être humain. »
Olivia Cuir, fondatrice et directrice générale de l’agence Esprit des Sens
1. Comment définir le « Nouvel Art de Vivre en Ville » ?
Le Nouvel Art de Vivre, c’est une idée que je porte depuis la création d’Esprit des Sens en 2008. Une idée qui a évolué avec moi, avec la ville, avec les gens. À l’origine, c’est une conviction simple : bien vivre ne se résume pas à ce que l’on possède, ni même à ce que l’on fait, c’est une manière d’être au monde, dans son environnement, avec les autres. Un mélange de savoir-faire et de sensibilité, de tradition et d’innovation, de plaisir et de sens.
Ce concept, je l’ai d’abord appliqué aux marques : le design, le gastronomie, l’hôtellerie… Ces univers où chaque détail crée une expérience unique. Puis, progressivement, j’ai réalisé que la ville elle-même était le terrain le plus vaste, le plus urgent, et le moins exploré de cet art de vivre. En 2050, plus de 80 % de la population mondiale vivra en ville. La ville est devenue le nouvel état naturel de l’être humain. Ce n’est plus seulement un cadre, c’est notre écosystème de vie.
Le Nouvel Art de Vivre en Ville, c’est donc la conviction que l’expérience urbaine peut et doit être désirable, sensible, humaine. Ce n’est pas une opposition à la smart city ou aux technologies, c’est leur complément indispensable. Nous avons beaucoup développé le quotient intellectuel de la ville, sa dimension connectée, optimisée, mesurée par des data. Cependant, nous avons négligé son quotient émotionnel. Ce supplément d’âme propre à chaque lieu, que les habitants ressentent lorsqu’ils marchent dans un quartier, traversent une place, arrivent dans un immeuble.
C’est précisément là que SenCité prend tout son sens : révéler ce quotient émotionnel, pour que la ville soit aussi intelligente que sensible.
2. Comment l’aménagement d’un espace peut durablement influencer les comportements, l’attention ou l’engagement ?
Je crois profondément que nos espaces nous façonnent autant que nous les façonnons. Un espace n’est jamais neutre : il parle à nos corps, à nos sens, à notre mémoire. Et ce qu’il dit, ou ne dit pas, conditionne notre manière d’y être : notre concentration, notre envie d’y rester, notre disposition à l’autre.
Avec le Quotient Émotionnel que nous avons développé chez SenCité, nous avons précisément cherché à cartographier ces influences. Notre méthode repose sur neuf dimensions sensorielles et relationnelles telles que la présence d’éléments naturels, le rapport à l’altérité que génèrent les espaces, les sons etc… Ce ne sont pas des variables abstraites – ce sont les dimensions concrètes de l’expérience vécue.
Ce qui est fascinant, c’est lorsqu’on travaille sur ces ressentis. En effet, quand on crée les conditions d’une lumière juste, d’une acoustique apaisante, d’une végétation présente, d’une invitation à la marche, on ne modifie pas seulement le confort des usagers. On influence leurs postures, leurs interactions, leur façon d’être ensemble. Il y a une étude du psychologue Jordy Stefan qui me revient souvent : dans un espace urbain ordinaire, seulement 30 % des gens répondent au sourire d’un inconnu. Dans un espace naturel ou végétalisé, ce chiffre monte à 60 %. Cela dit tout : l’espace conditionne notre rapport à l’autre. L’aménagement, c’est donc aussi de la politique du lien social.
3. Comment mesurer concrètement l’impact d’un lieu, ou d’un territoire, sur ses usagers ?
C’est la question que j’ai mise au cœur de SenCité, et elle a été le moteur de toute la démarche. Pendant longtemps, quand on voulait évaluer un territoire, on s’appuyait sur des données objectives : les flux de mobilité, la qualité de l’air, l’attractivité économique, le taux de remplissage des bureaux. Des indicateurs utiles, mais incomplets. Ils disent ce qui se passe, pas ce qui est ressenti.
Notre conviction, c’est qu’il faut mesurer l’invisible. Ces ressentis intimes – sensation de déconnexion, lumière apaisante, acoustique rassurante ou au contraire anxiogène – restent profondément subjectifs. Pourtant, ils influencent directement les comportements et les choix réels des usagers. C’est ce que nous appelons les signaux faibles : ce que les données ne captent pas, mais que les corps, eux, enregistrent.
La méthode que nous avons construite avec Lise Bourdeau-Lepage, chercheuse au CNRS, et Fabien Valet, statisticien du travail, repose sur des enquêtes terrain en one-to-one, d’environ 75 questions, menées in situ. Nous questionnons les usagers sur leurs émotions et leurs perceptions à travers nos neuf dimensions. Pour éviter les biais cognitifs, nous demandons également aux enquêtés d’exprimer leur humeur du jour au moment du questionnaire. Cela pondère leurs réponses et nous donne une image plus fine de la réalité. L’analyse statistique et qualitative permet ensuite d’établir un score sur 100 : le Quotient Émotionnel SenCité. Celui-ci s’accompagne d’un radar par indicateur et de verbatims exprimant le ressenti des usagers. À la fois outil d’analyse et d’aide à la décision, il permet aussi d’ouvrir un dialogue plus sensible avec les territoires.
4. Comment réconcilier la tension entre ambition urbaine, contraintes économiques et écologiques, et attentes des usagers ?
Je ne pense pas qu’il faille les opposer. Au fond, ces enjeux sont souvent alignés. La tension vient surtout d’une approche en silos. D’un côté, des logiques techniques et financières guidées par les coûts et les certifications. De l’autre, des attentes humaines encore perçues comme subjectives ou difficiles à mesurer. Le Quotient Émotionnel est justement un outil pour sortir de cette opposition.
Lorsqu’un investisseur ou un aménageur comprend que 37% de taux de remplissage d’un immeuble peut être lié à un ressenti négatif du lieu – acoustique, perception des espaces, manque de connexion au territoire – le sensible cesse d’être un luxe. Il devient une véritable variable économique. Ce qui semblait intangible devient actionnable. Et souvent, les ajustements qui font vraiment la différence ne sont pas les plus coûteux. C’est l’éclairage pensé, la végétation présente, le cheminement redessiné, le récit du lieu réactivé.
La transition écologique, elle aussi, bénéficie de cette approche.
Les usagers s’approprient davantage les espaces dans lesquels ils se reconnaissent et dont ils perçoivent la qualité sensible. Un espace vivant, végétalisé et pensé pour les usages répond à la fois aux enjeux écologiques et aux attentes humaines. Ce n’est pas une arbitrage, mais une convergence.
« Le Quotient Émotionnel, c’est mesurer l’invisible : ce que les données ne captent pas, mais que les corps, eux, enregistrent. »
Olivia Cuir, fondatrice et directrice générale de l’agence Esprit des Sens
5. À l’avenir, quelles transformations vont profondément redéfinir notre manière de vivre en ville ?
Je vois plusieurs mouvements de fond, mais celui qui me semble le plus structurant est une véritable révolution de la perception. Nous avons construit des villes pour les yeux et pour les voitures. La ville de demain sera construite pour les corps entiers, pour les sens, pour les émotions. Ce n’est pas une utopie – c’est un mouvement déjà en marche, que les Premières Assises Internationales de la Ville Sensible que nous organisons avec Thierry Roche témoignent. Il y a une demande sociale profonde pour des espaces qui prennent soin de l’humain.
La deuxième transformation, c’est la place de la nature en ville. Ce n’est plus une option esthétique, c’est une nécessité physiologique et sociale. Les études démontrent que la présence de nature modifie notre rapport aux autres, réduit le stress, renforce la confiance comme le sentiment d’appartenance. Les villes qui investissent dans la végétalisation ne font pas que répondre à une urgence climatique, elles construisent du lien social.
Enfin, je crois que la ville relationnelle va devenir le grand paradigme du XXIe siècle, comme la ville fonctionnelle a été celui du XXe. Ce qui définira la qualité d’une ville, ce ne sera plus seulement ses équipements ou sa connectivité, mais sa capacité à générer des micro-liens, des rencontres fortuites, des espaces de sérendipité. Ces petits moments de reconnaissance entre inconnus qui fondent, discrètement mais profondément, nos solidarités citoyennes. C’est pour moi l’enjeu le plus beau, et le plus urgent, de la fabrique de la ville.
Olivia Cuir, directrice générale de l’agence Esprit des Sens
Créée à Lyon en 2008 par Olivia Cuir, Esprit des Sens développe une approche créative, sensible et coopérative de la communication et de l’influence. De la gastronomie au design, de l’hôtellerie aux projets urbains, l’agence accompagne des marques et organisations qui redéfinissent les usages et les manières de vivre en ville, en intégrant à la fois les enjeux humains, sociétaux et environnementaux.
« Chez Esprit des Sens, nous mettons nos expertises au service d’un Nouvel Art de Vivre en Ville. Portés par notre vision sensible, nous concevons des stratégies destinées à faire rayonner les projets qui transforment les territoires et les modes de vie. »
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